Si vous trouvez qu'Irréversible n'a pas lieu d'être, vous pouvez me laisser un commentaire. Toute discussion est bienvenue.
Irréversible, ou l'art de faire du cinéma pour nous mettre la tête à l'envers...
Dès les premières images, Gaspar Noé, réalisateur provocateur et ambitieux, nous plonge dans un univers incroyablement glauque, décalé, et déroutant. Le générique de fin est rembobiné, comme si Noé voulait maitriser la notion de temps à sa manière. Les lettres rouges vives renforce le malaise qui nait d'emblée chez le spectateur. On se sent pas dans son assiette? Ce n'est qu'un début. Le générique bascule sur le coté, puis pivote sur lui même, musique bien pesante avec des cuivres qui viennent nous faire sursauter sur notre siège. Puis générique, cette fois celui du début, avec une lumière stroboscopique et lourdes basses pour faire monter la nausée.
C'est alors que l'histoire commence véritablement. La caméra vire-volte dans tous les sens, semblable à une mouche, laissant trainer dans son champ des poussières de lumière, des fragments de décors, sans que l'on sache vraiment où l'on se situe. Deux personnages, dans une chambre d'hotel, discutent et annoncent la morale du film: "Le temps détruit tout". On reconnait l'un d'eux, héros du précédent Noé (Seul contre tous).
La caméra laisse ces deux hommes se morfondre dans leur désespoir, puis enchaine directement avec une séquence ultra-sulfureuse. Dans un club sado-masochiste, des hommes se torturent, infligent à d'autres hommes toutes sortes de souffrances physiques. La caméra capture des corps nus, des ampoules rouges, de la fumée, des visages déformés, le tout sur un thème musical effrayant, qui ferait passer n'importe quel film d'horreur pour une comédie romantique. Marcus (Vincent Cassel) et Pierre (Albert Dupontel) tentent de se frayer un chemin, cherchant un individu qui se nomme Le Ténia. Marcus, fou de rage, commence à tabasser un type de la boite de nuit. S'en suit une bagarre générale, durant laquelle Pierre, armé d'un extincteur, assassine celui qu'il croyait être le Ténia. Le dégout et l'horreur sont là. On est totalement hypnotisés malgré nous.
Puis retour en arrière, le montage inversant la chronologie. L'histoire se met peu à peu en place. Marcus et Pierre cherchaient le coupable d'un crime. Nous découvrons qu'il s'agit de la copine de Marcus, Alex (jouée par Monica Bellucci). C'est alors que la scène du viol survient, nous projetant dans des images complètement démesurées. Là où habituellement, un réalisateur conventionnel laisse suggérer un passage très déplaisant, nous subissons l'épreuve en temps réel. Le temps, sous tous ses angles, nous y apparait alors d'un sadisme pur. Le viol dure 10 minutes, 10 minutes qui nous paraissent interminables. Les spectateurs sont sous le coup d'un supplice. Les sièges claquent. Certains hurlent au scandale. D'autres sont choqués par l'horreur de la chose.
Au festival de Cannes, durant la projection officielle, 200 personnes sur 1000 dans la salle sont sorties durant la séance. Une vingtaine d'entre elles ont été victimes de malaise, et ont dû être ravitaillées en oxygène dans le hall du Palais de Cannes. A la sortie du film, Gaspar Noé et son équipe furent pris à parti par des personnes, leur criant qu'ils devraient avoir honte de filmer des choses pareilles. Pourtant, au-delà des images certes insoutenables, il faut prendre du recul.
J'ai discuté avec une fille qui avait subi un viol il y a longtemps, et qui m'a dit à quel point celui que l'on voit dans le film est réaliste. Le plus déstabilisant, c'est que cette fameuse scène tant décriée est presque emplie d'esthétique. La caméra est rivée au sol, les murs du tunnel sont peints en rouge, les néons clignotent. Et après?
Après, nous revenons toujours plus loin dans le temps, nous revoyons les instants d'extase du couple Bellucci-Cassel avant de basculer dans l'enfer. Les images sublimes de scènes d'amour ne viennent que renforcer la nausée qui nous est survenue durant la première moitié du film. Noé, très ambitieux dans sa mise en scène, nous met ainsi en parallèle la vie et la mort, le paradis terrestre et l'enfer absolu. Evidemment, nous ne retenons que les scènes les plus viscérales du film, mais pourtant, au-delà de la polémique qui s'est constituée autour du film, au-delà des débats passionnés, il faut se rendre compte d'une chose: le cinéma repousse toujours plus loin les limites du tolérable.
Que nous reste-t-il de ce film? J'y vois une oeuvre fascinante, vertigineuse, une expérience sensorielle, malsaine, étrange, mais définitivement inédite et unique en son genre. Les mouvements de caméra psychotiques, la bande sonore tout aussi inquiétante, tout est fait pour que nos sens soient en alerte à chaque instant.
Noé utilise finalement la violence non comme une fin, mais comme un moyen: il manipule le spectateur, et le met en position de soumission. Le temps ne nous appartient plus, il se distortionne, s'étire, défile, mais nous échappe à chaque fois.
Finalement, après la scène finale, très aggressive pour l'oeil humain, qui nous emporte définitivement dans un chaos spatio-temporel, nous nous disons que ce film fait du bien, quoi qu'en puissent dire les détracteurs.
